A TOUR DE MAINS #1

Deux paires de mains, l’une qui photographie et l’autre qui écrit, s’inspirent et se répondent dans un échange créatif. Tour à tour, raconter au fil de la plume un instant figé sur le film ou mettre en scène devant l’objectif l’écrit couché sur le papier.
À travers la photo ou l’écriture, deux amies mettent en commun des univers et moyens d’expression qu’elles affectionnent qu’elles plongent l’un dans l’autre pour partager, apprendre et (se) faire plaisir.

 
Aurélie Gosset © Fontana di Trevi, Rome 2011

                                                                                Aurélie Gosset © Fontana di Trevi, Rome 2011

 
 

Il est une heure du matin et dans le miroir moucheté de dentifrice, l’une d’entre elles s’observe de près. Le doigt gonflé par la chaleur tire sur la paupière cernée, étale l’onguent sur la peau brûlée par le soleil italien, efface brutalement le trait d’eye-liner.

  • « Putain, ces cons de cheveux m’empêchent de me maquiller, c’est un monde ça ?! »

  • « Tu veux peut-être que je te coupe la frange au couteau ? »

Il ne lui en faut pas plus. Excédée, la fille au miroir s’empare du couteau-suisse, en déplie la minuscule paire de ciseaux aux lames émoussées et la tend à la future coiffeuse.

  • « Vas-y. Si c’est pas droit, je rattraperai au lisseur. »

Les trois autres filles sont allongées sur les lits de la minuscule chambre d’hôtel. Subitement, une paire d’yeux curieux dépassent d’un guide touristique, une autre, amusée, émerge de l’armoire, emmenée par la tête qui était quelques secondes auparavant noyée dans les piles de vêtements, tandis que la dernière reste cachée par deux paupières lourdes.

Les cheveux blondis par les UV et l’eau oxygénée rejoignent dans l’évier les miettes de terra-cota, les paillettes de savon de Marseille qui servent à la petite lessive, les cheveux bruns et blonds perdus par les coquettes. Les rires montent dans les gorges, timides et nerveux, puis tonitruants, aidés par la piquette et le sourire maladroit de l’opérée qui se veut confiante. Les cinq insouciantes descendent dans la rue fêter le succès de l’opération.

Il est deux heures du matin, au fond d’un quelconque quartier de Rome. La coiffeuse fraîchement accomplie tient le bras de sa cliente d’un côté, et de l’autre essaye de couvrir la bouche de celle qui beugle « qu’on doit tout lui donner ce soir et que pour ce que l’on sait, on ne verra peut-être pas demain ». Les sandales usées et poussiéreuses battent le pavé qui irradie encore de la chaleur du jour, les peaux échauffées par le rosé et les coups de soleil se gorgent de l’air frais qui les caresse.

Les cinq amies traversent un dédale de rues anciennes où l’on espère à chaque tournant voir surgir une ancilla transportant une amphore d’huile d’olive, et débouchent sur la fontaine de Trevi. Il n’y a personne. Les Romains qui quittent leur cité dès les premières chaleurs de juin ne sont pas encore rentrés chez eux et les derniers touristes sont affairés à boucler les dernières valises. C’est inespéré, ça relève presque du miracle. L’air est doux, la pierre froide accueille des fessiers courbaturés, les filles refont le monde.

  • « Tu vas quand même pas me dire que t’as jamais fait / vu /dit / goûté ça ? »

  • « Oh les filles vous vous rappelez quand… ? »

  • « J’en ai trop marre de la fac / des mecs / de Paris / de la vie. »

  • « Non mais ça, c’est juste mon rêve quoi ! »

Rayez les mentions inutiles.

Il est trois heures du matin. La simplicité de l’instant les touche chacune à sa manière. Elles savourent le temps qui s’est arrêté devant la fontaine dont les mille écus qui en tapissent le fond ont été rejoint par cinq autres vœux ce soir-là. L’une d’entre elles s’éclipse avec la discrétion d’un chat et va se placer en retrait par rapport à ses acolytes et dégaine son précieux allié.

Comme dans les teen movies, ces filles se remémoreront ces minutes en revoyant la photographie qu’elle vient de prendre. L’ampleur et la beauté de ces secondes insouciantes et qui semblent sans fin sont fixées pour toujours sur la pellicule, le souvenir prend une autre dimension. Clic clac, Kodak, c’est dans la boîte.

Marie Boscher © 2013

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