A TOUR DE MAINS #2

 

Pour cette édition d’À tour de mains, la main qui écrit inspire la main qui photographie, le texte appelle l’image. Même si chacune reste dans son domaine, le procédé de création est diffèrent. La première a une entière liberté et la seconde fait un travail d’interprétation. Un texte inspire des images qu’il faut créer de toute pièce pour la photo tandis que la photo crée des émotions qui demandent à être mises en mots. La créativité naît de l’une et de l’autre paire qui se répondent à tour de rôle, à tour de mains.

 
 

___Les bottines claquent sur la grève, leur écho aigu se perd dans le vent. La fille de la mer s’arrête, les pointes du foulard enroulé autour de son cou chaud s’envolent et viennent fouetter ses épaules, retenues par ses mains froides et moites. Assise sur la digue de granit, elle regarde l’étendue de sable doré léchée par la houle crêtée de blanc. Le talon des chaussures usées cognent le muret noirci par la danse des marées où elle s’est assise. Le ciel de plomb pèse lourd sur ses pensées qui se noircissent à l’allure de la mer capricieuse. L’emprise nostalgique de la mer s’est emparée d’elle, comme si le ressac incessant devait remuer le fond des âmes trop pensantes et libérer les démons enfouis. A l’horizon, la pluie s’acharne sur les montagnes décharnées. Bientôt, les nuages viendront faire tomber leurs gouttes salées sur le dos de la jeune fille.
___Le temps s’est mis au diapason de son humeur, ou bien l’inverse, et a chassé les familles de touristes attirées au bord de l’eau par quelques rayons de soleil tièdes. Le plastique ensablé des pelles, seaux et autres râteaux, glanés dans les boutiques du bord de plage, s’entrechoquent au rythme des jambes pressées de leurs propriétaires. L’eau se retire doucement, comme pour laisser la place à la tempête. Les rafales soufflent les chapeaux de paille des téméraires restés auprès des vagues, et le même sort est réservé au foulard de la jeune fille qui après avoir tourbillonné dans les airs termine sa course dans les ondes folles.
___La surface d’huile de la mer bipolaire se mue en un tourbillon de rouleaux déchainés. Elle instille sa dualité dans le cœur des hommes qui la contemplent. Calme, douce, accueillante, elle inspire le repos, les congés payés, la plénitude du grand air. À l’inverse, agitée, elle tourmente les pensées, réveille des tempêtes intérieures, provoque une marée furieuse à l’instar de la pleine lune.
___Les cheveux collés sur les tempes par la pluie battante et les joues rosies par l’air iodé et le froid mordant, la jeune fille au foulard s’en va, lavée par la tempête de ses ouragans de pensées. Le soleil qui percera bientôt les nuages noirs réchauffera son corps trempé par l’ondée, viendra sécher les traces dégoulinantes de l’averse. De la même manière que son humeur s’était assombrie sur le calque du ciel maritime, le soleil du bord de mer ramènera le sourire de la fille de la mer.

 

Marie Boscher © 2013

 
 

Aurélie Gosset © Ciel d'orage, Palerme 2011

                                                                                                  Aurélie Gosset © Ciel d’orage, Palerme 2011

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